VI

Lady Tressilian trouvait à la conversation de Mr Treves un agrément extraordinaire. Ils avaient connu les mêmes gens, ils possédaient de nombreuses relations communes et ce fut avec un égal plaisir qu’une demi-heure durant ils remuèrent des souvenirs.

— Je vous dois vraiment, dit la vieille dame, une soirée bien agréable ! Le rappel des potins et des scandales d’hier, c’est si amusant !

Mr Treves en convint.

— Un grain de malice, ajouta-t-il, donne du sel à l’existence.

— À propos, demanda lady Tressilian, que dites-vous de notre trio ?

Mr Treves affecta une incompréhension polie.

— Votre trio ?

— N’essayez pas de me faire croire que vous ne l’avez pas remarqué !… Nevile et ses femmes, puisqu’il faut préciser !

Mr Treves ne pouvait plus se dérober.

— L’actuelle Mrs Strange, dit-il, est une jeune personne infiniment séduisante.

— Audrey aussi…

Mr Treves admit que la première Mrs Strange avait du charme.

— Vous n’allez pas me prétendre, s’écria lady Tressilian, que vous comprenez qu’un homme quitte Audrey, qui est une femme remarquable, pour une poupée telle que cette Kay !

Mr Treves répliqua avec placidité que ces choses-là arrivaient souvent.

— Eh bien ! c’est écœurant ! décida la vieille dame. Si j’étais un homme, je serais vite fatigué de Kay… et je crois qu’alors je maudirais ma sottise !

Mr Treves s’empressa de dire que c’était, là encore, des choses qui se voyaient souvent.

— Car, ajouta-t-il, il est exceptionnel que les grandes flambées de passion durent très longtemps !

— Et qu’advient-il ensuite ?

— Généralement, les… intéressés trouvent des accommodements. Parfois, on assiste à un second divorce. Et le monsieur, s’il rencontre quelqu’un de sympathique, se remarie une troisième fois…

— Vos clients doivent être des Mormons. Mais Nevile n’est pas un Mormon…

— Notez qu’on voit quelquefois les anciens époux se remarier ensemble !

Lady Tressilian éleva une protestation énergique.

— Ici, je dis non ! Audrey a trop d’orgueil !

— Croyez-vous ?

— J’en suis sûre. Inutile de hocher la tête ! C’est une certitude…

— L’expérience m’a appris, dit lentement Mr. Treves, qu’en amour les femmes ont peu d’orgueil… quand elles en ont. C’est une qualité qu’elles revendiquent souvent dans la conversation, mais qui se manifeste peu dans leurs actes.

— Vous ne comprenez pas Audrey. Elle aimait énormément Nevile. Beaucoup trop, peut-être. Il l’a quittée pour cette fille… Je le blâme, tout en faisant la part des choses… Elle lui courait après et vous savez ce que sont les hommes !… Quoi qu’il en soit, il l’a quittée et elle n’a plus voulu le revoir !

— Et pourtant, constata Mr. Treves, elle est ici !

Lady Tressilian, assez embarrassée, essaya d’une explication.

— Je ne prétends pas comprendre ce qu’on appelle « les idées modernes », mais je ne crois pas me tromper en disant qu’Audrey n’est ici que pour montrer qu’elle est… guérie et que tout cela n’a plus pour elle la moindre importance.

Mr. Treves se tapotait le menton à petits coups.

— C’est très probablement, dit-il, ce dont elle essaie de se persuader…

— Vous croyez donc qu’elle serait encore éprise de Nevile et que… Mais non, c’est une chose que je me refuse à admettre !

— Elle est pourtant vraisemblable.

La vieille dame s’indignait.

— Mais je ne veux pas de ça !… Je ne veux pas de ça chez moi !

Une lueur malicieuse brilla dans les petits yeux de Mr. Treves.

— Vous ne voulez pas de ça chez vous, mais vous êtes déjà obligée de convenir que vous êtes inquiète. La situation est tendue. Ça se sent…

— Vous l’avez remarqué, vous aussi ?

— Il n’y a pas grand mérite et j’avoue que je suis très embarrassé. Les sentiments des uns et des autres restent obscurs. Mais, pour le reste, aucun doute : le tonneau de poudre est prêt et l’explosion peut se produire d’un moment à l’autre !

— Ne parlez pas comme Guy Fawkes[1] et dites-moi ce qu’il faut faire !

Mr. Treves écarta les mains dans un geste d’ignorance.

— Je serais incapable d’émettre la moindre suggestion. L’incendie couve quelque part. Si l’on savait où, ce serait déjà quelque chose… Mais on l’ignore…

— Ce qu’il y a de sûr, dit lady Tressilian, c’est que je ne demanderai pas à Audrey de nous quitter. Autant que j’en puisse juger, elle se comporte, dans cette situation délicate, de façon parfaite. Elle se montre courtoise, mais elle garde ses distances. Pour moi, sa conduite est irréprochable.

— Je vous l’accorde. Mais sa présence n’en a pas moins une influence certaine sur le jeune Nevile Strange !

— Nevile, lui, est loin de se conduire comme il conviendrait. Je lui parlerai. Mais il est impossible de lui demander d’abréger son séjour. Je ne puis oublier que Matthew le considérait comme son fils adoptif…

— C’est juste.

Lady Tressilian soupira discrètement.

— Vous savez, reprit-elle, baissant la voix, que c’est ici que Matthew s’est noyé ?

— Je sais…

— Bien des gens se sont étonnés de me voir rester à la Pointe-aux-Mouettes. Ce sont des gens qui ne réfléchissent pas ! Ici, je sens Matthew près de moi. Son souvenir est partout dans la maison, alors qu’ailleurs je me sentirais solitaire et dépaysée… Au début, je m’étais imaginée que je ne tarderais pas à le rejoindre et je le croyais d’autant plus volontiers que ma santé faiblissait. Mais je suis une de ces vieilles grilles branlantes qui tiennent toujours, une de ces éternelles invalides qui ne meurent jamais…

Elle administra un coup de poing à ses oreillers et poursuivit :

— Ça ne m’amuse pas, vous pouvez le croire ! J’avais toujours espéré que, lorsque mon heure viendrait, elle viendrait rapidement, que la Mort se présenterait à moi bien en face… Ça m’a été refusé !… Elle ne me prend pas, mais elle rôde à mes côtés, elle se glisse près de moi, m’infligeant tous les jours quelque indignité nouvelle… C’est une infirmité de plus, une maladie… Je me sens tous les jours un peu plus impuissante, et tous les jours je dépends un peu plus des autres !

— J’imagine que vous êtes entourée de dévouements. Vous avez, je crois, une vieille servante ?

— Oui. Elle s’appelle Barrett, et c’est elle qui vous a fait monter tout à l’heure. C’est le réconfort de mon existence !… Elle a son caractère, mais aussi un cœur d’or !… Elle est avec moi depuis des années…

— Et vous avez également la chance – c’est bien le mot, je crois – d’avoir miss Aldin…

— C’est bien le mot, en effet.

— C’est une parente à vous ?

— Une cousine éloignée. Une de ces pauvres créatures qui n’ont jamais eu le temps de penser à elles parce qu’elles se sont toujours sacrifiées pour les autres. Elle a d’abord soigné son père, un homme remarquable, mais exaspérant. Quand il est mort, j’ai demandé à Mary de venir s’installer chez moi et je bénis le jour où elle est entrée ici. Vous ne sauriez imaginer comme les dames de compagnie sont horripilantes ! La plupart sont comme si elles n’existaient pas et toutes sont énervantes et ennuyeuses ! Elles sont dames de compagnie parce qu’elles sont incapables de faire autre chose ! Aussi ne saurais-je dire combien je suis heureuse d’avoir près de moi Mary, qui est une femme intelligente et cultivée ! Un cerveau d’homme ! Elle a lu énormément et elle a profité de ses lectures. Je ne sais pas s’il existe au monde un sujet dont elle ne puisse discuter ! Et, avec ça, elle s’entend comme personne à diriger la maison ! Tout marche bien et les domestiques ne se plaignent jamais ! Pas de jalousie entre eux, jamais de disputes ! Je ne sais pas comment elle s’y prend ! Il faut croire qu’elle a un tact, un doigté extraordinaire…

— Il y a longtemps qu’elle est avec vous ?

— Douze ans !… Non, plus que ça !… Treize ou quatorze ans !… Ah ! je lui dois beaucoup !

Mr. Treves acquiesça du chef. Lady Tressilian le guettait derrière ses paupières mi-closes.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle soudain. Quelque chose qui vous ennuie ?

— Rien… Une bêtise !… Mais, dites-moi, vous avez de bons yeux ?

— Oui… et je me plais à étudier les gens. Je savais toujours ce qui se passait dans la tête de Matthew !

Elle soupira et se laissa aller sur ses oreillers.

— Maintenant, mon cher ami, reprit-elle, il me faut vous dire bonsoir…

C’était un congé, mais donné avec tant de noblesse, tant de gentillesse aussi, qu’il était impossible de s’en formaliser.

— Je suis très fatiguée, ajouta-t-elle, mais votre visite m’a fait grand, grand plaisir et j’espère que vous viendrez me revoir bientôt !

— Soyez sûre que je me prévaudrai des mots que vous venez de dire. Je crains seulement d’avoir été trop bavard !

— Rassurez-vous… et pardonnez-moi ! La fatigue me prend d’un seul coup. Voudriez-vous, avant de vous en aller, sonner ma cloche ?

Mr. Treves tira délicatement le cordon qui pendait à la tête du lit, un large cordon à l’ancienne mode, terminé par un énorme gland.

— Une survivance du passé ! dit-il.

— Ma cloche ?… Oui. Je ne veux pas de sonnerie électrique. Ça se détraque et vous restez là à appuyer bêtement sur le bouton ! Ma brave cloche, elle, ne me joue jamais de tours ! Elle carillonne en haut, dans la chambre de Barrett, juste au-dessus de son lit !… Aussi, je n’attends jamais : Barrett arrive tout de suite… Et, si elle tarde, j’en suis quitte pour un second coup !

Ce second coup, elle le donna à l’instant où Mr. Treves quittait la pièce. Il entendit la cloche tinter, quelque part au-dessus de lui. Machinalement, il leva la tête et vit les fils de laiton qui couraient en dessous du plafond. Venant du second étage, Barrett passa près de lui en coup de vent et entra dans la chambre de lady Tressilian.

Négligeant l’ascenseur, Mr. Treves descendit lentement au rez-de-chaussée. Il avait l’air préoccupé et les rides de son front se creusaient.

Il trouva tout le monde réuni au salon et, dès son arrivée, Mary Aldin proposa une partie de bridge. Il se récusa, alléguant qu’il serait bientôt obligé de rentrer chez lui.

— Le Balmoral, expliqua-t-il, est un hôtel à la mode d’autrefois. On n’y imagine pas que les clients puissent être dehors passé minuit…

— Nous en sommes loin, fit Nevile. Il n’est que 22 h 30. Ils ne vous bouclent pas dehors j’espère ?

— Non. D’ailleurs, je crois que la porte n’a pas de clé. On la ferme à 9 h du soir, mais vous tournez le bouton et vous entrez ! Les gens ici, ne paraissent pas méfiants… et je suppose qu’ils ont raison de faire confiance à l’honnêteté de leurs concitoyens !

— Il est certain, dit Mary, qu’ici personne ne ferme ses portes à clé dans la journée. Nous faisons comme les autres. Seulement, le soir, nous fermons.

— À quoi ressemble ce Balmoral ? demanda Ted Latimer. Extérieurement, il a l’air d’une de ces horreurs comme on en construisait au temps de la reine Victoria…

— Ma foi, répondit Mr. Treves, il tient les promesses de sa façade. On y trouve le confort tel que le comprenaient nos pères : de bons lits, une excellente table, de vastes placards, des salles de bains aux lambris d’acajou…

— Ne me disiez-vous pas, fit Mary, que, le premier jour, quelque chose vous avait déplu ?

— C’est exact. J’avais pris soin de retenir par lettre deux chambres au rez-de-chaussée. J’ai le cœur en assez mauvais état et les escaliers me sont interdits. À mon arrivée, j’ai été très contrarié de constater que, ces chambres, on ne pouvait me les donner et qu’on m’en proposait deux autres, très agréables, je dois le dire, mais situées au dernier étage. J’ai protesté. Mais il se trouve que celui qui les occupait en août, et qui devait me céder la place, est tombé malade et qu’il a dû ajourner le voyage qu’il devait faire ce mois-ci en Écosse. On ne pouvait pas le déménager…

— Ce doit être Mr. Lucan, dit Mary.

— Il me semble, en effet que c’est ce nom-là… J’ai fait contre mauvaise fortune bon cœur et je loge tout en haut. Fort heureusement, il y a un ascenseur électrique, de sorte que pratiquement je n’ai pas souffert du changement.

Kay se tourna vers Ted.

— Ted, dit-elle, pourquoi ne vous installez-vous pas au Balmoral ? Vous seriez bien plus facilement accessible.

— J’ai l’impression que ce n’est pas un hôtel pour moi !

— C’est tout à fait mon avis, monsieur Latimer, déclara Mr. Treves. Vous n’y trouveriez pas ce que vous cherchez !

Ted Latimer sentit ses joues s’empourprer.

— Je ne vois pas, fit-il, ce que vous voulez dire par là !

Il y eut un court moment de gêne. Mary Aldin s’empressa de lancer la conversation sur d’autres voies.

— J’ai vu, dit-elle, qu’on a fait une arrestation dans l’affaire de l’homme coupé en morceaux de Kentish Town…

Nevile haussa les épaules.

— C’est la deuxième. La première n’a rien donné. Espérons que, cette fois, on tient le vrai coupable…

— Même si c’est lui, fit remarquer Mr. Treves, on peut être obligé de le relâcher !

— Faute de preuves ? demanda Royde.

— Exactement.

— Mais, dit Kay, en fin de compte, les preuves, on les trouve toujours !

— N’en croyez rien ! Vous seriez bien surprise, madame Strange, si vous saviez combien de criminels se promènent dans ce pays en toute liberté et sans qu’on puisse les inquiéter !

— Parce qu’on ne les a pas découverts ?

— Ou bien parce qu’on ne peut rien contre eux…

Mr. Treves rappela une série de crimes horribles dont on avait beaucoup parlé deux ans auparavant.

— L’homme qui a assassiné ces enfants, poursuivit-il, la police le connaît. Sans l’ombre d’un doute. Il n’empêche qu’elle est impuissante. Son alibi a été certifié par deux personnes. On sait que cet alibi est faux, mais on ne peut le prouver. Alors, le meurtrier continue à circuler librement !

Thomas Royde secoua les cendres de sa pipe et dit, de sa voix grave et réfléchie :

— Voilà qui confirme ce que j’ai toujours soutenu : il y a des cas où l’on est en droit de substituer aux tribunaux.

— Comment cela, monsieur Royde ?

Tout en bourrant sa pipe avec application, Thomas, en phrases hachées, expliqua sa pensée :

— Supposez que vous veniez à connaître… une franche fripouille, un crime odieux… et que vous sachiez que celui qui l’a commis… n’aura pas à en répondre devant les juges… et qu’il échappera donc au châtiment… Je tiens qu’à ce moment-là… vous avez le droit… de prendre la loi en main… et de faire justice !

— Doctrine dangereuse ! dit Mr. Treves. Votre acte ne peut se justifier.

— Je ne vois pas pourquoi, puisque je pose en principe que les faits sont prouvés et que c’est seulement la loi qui est impuissante !

— On n’a pas le droit de se faire justice soi-même !

— Ce n’est pas mon avis ! répliqua Royde.

Et, avec un bon sourire, il ajouta :

— Pour moi, si un homme méritait qu’on lui coupe la tête, je prendrais sans hésiter la responsabilité de la lui couper !

— Et vous auriez des comptes à rendre à la justice !

— Qui vous les demanderait, mon cher Thomas, fit Audrey, car vous seriez vite découvert !

— Je n’en suis pas si sûr. Je suis même persuadé du contraire…

— La criminologie est mon péché mignon, dit Mr. Treves, un peu comme s’il s’excusait. J’ai une longue expérience des affaires criminelles et j’en ai vu fort peu offrant un véritable intérêt. Le meurtrier est presque toujours un être effroyablement banal, qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Il en est d’autres pourtant et je pourrais vous citer un exemple très curieux…

— Oh ! s’écria Kay, faites-le, je vous en prie ! J’ai la passion des beaux crimes !

Mr. Treves, parlant lentement, choisissant et pesant ses mots avec soin, poursuivit :

— Le héros de l’affaire était un enfant, dont je ne mentionnerai ni l’âge, ni le sexe. Voici les faits. Deux enfants s’amusaient avec des arcs et des flèches. L’un d’eux blessa l’autre d’une flèche. Blessure mortelle. Il y eut une enquête. L’enfant survivant était littéralement affolé de ce qu’il avait fait, désespéré. On n’eut pour lui que pitié, commisération et sympathie. Voilà…

— C’est tout ?

— C’est tout. Un lamentable accident. Mais l’histoire change d’aspect si l’on sait que, quelque temps auparavant, un fermier, qui suivait un sentier dans les bois, avait vu l’enfant s’exerçant au tir à l’arc dans une clairière…

Il se tut, laissant à ses auditeurs le soin de conclure.

— Est-ce à dire, demanda Mary Aldin, qu’il ne s’agissait pas d’un accident et que cet enfant avait blessé l’autre volontairement ?

— Je l’ignore et je ne l’ai jamais su. À l’enquête, on déclara que ces enfants ne savaient pas se servir d’un arc et qu’ils tiraient maladroitement, un peu au hasard…

— Ce qui n’était pas ?

— Ce qui n’était certainement pas pour l’un d’eux !

— Qu’a fait le fermier ? demanda Audrey, très émue.

— Rien du tout. A-t-il eu raison ou non ? Je me suis souvent posé la question. Il tenait dans ses mains l’avenir de cet enfant… et sans doute s’est-il dit qu’on devait, à un enfant, accorder le bénéfice du doute.

— Mais vous, votre conviction est faite ?

— Personnellement, je tiens qu’il s’agissait là d’un meurtre d’une rare ingéniosité. Meurtre commis par un enfant, mais minutieusement préparé dans tous ses détails.

— Et le mobile ? demanda Latimer.

— Il ne manquait pas !… Des querelles, des injures qui ont porté, il n’en faut pas plus !… Les enfants haïssent facilement.

— Oui, dit Mary Aldin. Mais cet enfant qui délibérément décide de tuer…

— C’est là, évidemment, le plus lamentable de l’histoire. Cet enfant, qui a au cœur l’intention de tuer, qui jour après jour s’entraîne en secret et qui, la catastrophe survenue, joue la comédie du désespoir, c’est proprement incroyable… Si incroyable qu’un tribunal ne l’aurait jamais accepté !

— Cet enfant, qu’est-il devenu ?

— Je crois, répondit Mr. Treves, qu’il a changé de nom. L’affaire ayant fait du bruit, la précaution était sage. Cet enfant est aujourd’hui un homme. Il vit en un point quelconque du globe… et la question est de savoir s’il a toujours l’âme d’un criminel !

Il ajouta, songeur :

— Tout cela s’est passé il y a longtemps, mais je reconnaîtrais mon petit meurtrier n’importe où…

— Croyez-vous ? fit Royde, sceptique.

— J’en suis sûr. À cause de certaine particularité physique assez remarquable… Mais je ne veux pas m’étendre sur ce sujet, qui n’est pas autrement agréable. Au surplus, il faut que je rentre…

Il se leva.

Mary insista pour qu’il bût quelque chose avant de partir et Thomas Royde s’en fut vers la table où se trouvaient les boissons.

Audrey, debout près de la fenêtre, contemplait la terrasse, baignée de lune.

— La nuit est magnifique, dit Nevile, s’approchant d’elle. Viens prendre l’air !

Il était déjà sur la terrasse.

— Merci, fit-elle. Je suis fatiguée et je vais monter me coucher…

Elle revint dans la pièce. On échangeait des bonsoirs et Audrey disparaissait peu après, bientôt suivie dans sa retraite par Kay, qui bâillait et tombait de sommeil, et par Mary Aldin.

Les hommes restaient seuls.

Latimer se montrait aimable.

— Je vous accompagnerai, dit-il à Mr. Treves. Je descends au bachot, de sorte que votre hôtel est sur mon chemin…

— Je serai, monsieur Latimer, très heureux de votre compagnie…

Bien qu’il eût annoncé son intention de se retirer, Mr. Treves ne paraissait pas pressé. Il but son whisky lentement, à petites gorgées, tout en s’appliquant à obtenir de Thomas Royde des détails sur la vie en Malaisie.

Royde répondait par monosyllabes. Il ne se serait pas montré plus discret s’il s’était agi de secrets intéressant la défense nationale. Absorbé dans ses pensées, il devait faire effort pour suivre la conversation.

Ted Latimer ne tenait pas en place. Il avait l’air de s’ennuyer et semblait impatient de partir.

— Un peu plus, j’oubliais ! s’écria-t-il soudain. J’ai apporté à Kay quelques disques qu’elle m’a demandés. Ils sont dans le vestibule. Je vais les chercher et je vous prierai, monsieur Royde, de dire demain à Kay qu’ils sont ici…

— Je n’y manquerai pas.

Ted sorti, Mr. Treves fit remarquer que Latimer était d’une nature plutôt remuante, observation que Royde approuva d’un grognement.

— Je crois, ajouta Mr. Treves, que c’est un ami de Mrs. Strange ?

— Un ami de Kay Strange, précisa Royde.

— C’est ce que je voulais dire. On le voit mal lié d’amitié avec la première Mrs. Strange…

— C’est là, en effet, une chose inconcevable.

Sous le regard plein de malice de Mr. Treves, Thomas se sentit rougir.

— Je veux dire par là, reprit-il, que…

Mr. Treves sourit et lui coupa la parole.

— Je vous ai très bien compris, monsieur Royde. Vous êtes, vous-même, je crois, un ami personnel de Mrs. Audrey Strange ?

Tirant sa blague à tabac de sa poche et commençant à bourrer sa pipe, Thomas murmura un « oui » à peu près inaudible, ajoutant tout aussitôt :

— Nous avons été plus ou moins élevés ensemble…

— Elle devait être une jeune fille délicieuse !

Thomas marmonna une phrase vaguement approbative.

Mr. Treves, impitoyable, poursuivit :

— Il est un peu curieux, n’est-ce pas de voir deux « madame Strange » dans la maison ?

— Plutôt !

— C’est, pour la première Mrs. Strange, une situation assez délicate…

— Dites « très difficile » !

Mr. Treves se pencha en avant, et d’une petite voix pointue, lâcha tout net sa question :

— Au fond, monsieur Royde, pourquoi est-elle venue ici ?

— Je suppose, répondit Thomas avec embarras, qu’elle n’a pas osé refuser.

— Refuser ?… Mais à qui ?

Royde se sentait de plus en plus mal à l’aise.

— Je crois, dit-il, qu’elle a l’habitude de venir ici chaque année, à pareille époque…

— Et lady Tressilian aurait invité, en même temps qu’elle, Nevile Strange et sa nouvelle femme ?

Le ton exprimait une incrédulité qui n’était pas de simple politesse.

— Je crois, fit Thomas, que c’est Nevile Strange lui-même qui a prié Audrey de ne rien changer à ses projets.

— Alors, c’est lui qui a souhaité cette… réunion ?

Fuyant le regard du vieil homme, Royde répondit :

— Je le pense.

— Bizarre !

— Et surtout, idiot !

— Et gênant !

— Il paraît, dit lentement Thomas, que de telles situations s’acceptent aujourd’hui fort bien.

— Peut-être !… Mais je me demande si l’idée ne vient pas de quelqu’un d’autre…

Royde, surpris, leva la tête.

— Mais de qui ?

Mr. Treves soupira.

— Il y a tant de gens qui veulent le bonheur de leur prochain, tant de gens qui sont perpétuellement préoccupés d’arranger la vie des autres, soucieux de leur indiquer comment ils doivent se conduire…

Il s’interrompit brusquement : Nevile, venant de la terrasse, et Latimer, arrivant du vestibule, entraient dans le salon.

— Qu’est-ce que vous apportez là, Ted ? demanda Nevile.

— Ce sont des disques de phono que Kay m’a demandés.

— Ah, oui ?… Elle ne m’en a pas parlé !

Il y eut entre les deux hommes un moment de gêne. Nevile y mit fin en allant à la petite table pour se servir un whisky. Il avait l’air énervé et mécontent. Mr. Treves se souvint d’avoir entendu dire de Nevile Strange qu’il était un « heureux gaillard, qui avait tout ce qu’il pouvait souhaiter » et il observa à part lui qu’il n’y paraissait guère à ce moment-là.

Thomas, avec le retour de Nevile, se considéra comme déchargé de ses devoirs d’hôte. Sans souhaiter le bonsoir à personne, il s’éclipsa d’un pas rapide. C’était moins une sortie qu’une fuite.

— J’ai passé une soirée fort agréable, dit Mr. Treves, posant son verre. Et très… instructive.

— Instructive ? répéta Nevile, le sourcil froncé.

— Allusion sans doute, aux renseignements sur l’archipel malais ? dit Latimer, avec un large sourire. Extraire des réponses de Thomas-le-Taciturne n’est pas une petite affaire !

— C’est un type extraordinaire, fit Nevile. Il a toujours été comme ça. Il fume son horrible pipe, il fait « Hum ! » ou « Ah ! », selon l’occasion avec l’air grave et sage d’un vieux hibou ! Et c’est tout !

— Peut-être n’en pense-t-il pas moins ! déclara Mr. Treves. Sur quoi, c’est définitif, je m’en vais !

Nevile accompagna les deux hommes dans le hall.

— Il faudra, dit-il à Mr. Treves, venir revoir lady Tressilian. Très bientôt… Votre visite lui a fait un plaisir énorme. Elle a si peu de contacts avec le monde extérieur !… C’est une femme merveilleuse, n’est-ce pas ?

— C’est tout à fait mon avis et sa conversation est remarquablement intéressante.

Mr. Treves s’enveloppa dans son manteau, arrangea soigneusement son foulard sur sa poitrine, puis après de nouveaux adieux, les deux hommes s’éloignèrent.

Le Balmoral n’était guère qu’à une petite centaine de mètres, immédiatement après le premier tournant de la route. On distinguait vaguement dans l’obscurité sa haute silhouette rébarbative. Le bac, que Ted Latimer devait passer pour rentrer chez lui, était à trois cents mètres de là.

Mr. Treves s’arrêta devant son hôtel et tendit la main à son compagnon.

— Bonne nuit, monsieur Latimer !… Vous êtes encore ici pour longtemps ?

Un sourire découvrit les belles dents blanches du jeune homme.

— Ça dépendra, Mr. Treves !… Je n’ai pas encore eu le temps de m’ennuyer…

— Je m’en doute. Je suppose que, comme la plupart des jeunes gens d’aujourd’hui, vous ennuyer est ce que vous redoutez le plus au monde… Pourtant, il y a pire, je vous assure !

— Comme, par exemple ?

Latimer avait parlé doucement, sur le mode plaisant. Mais il y avait dans le ton autre chose encore, autre chose qui était plus malaisé à définir.

— Je laisserai à votre imagination le soin de le trouver, répondit Mr. Treves. Je ne voudrais pas, voyez-vous, me risquer à vous donner des conseils. Ceux que dispensent les vieux crabes dans mon genre sont toujours traités avec mépris… et peut-être très justement. Cependant, nous nous flattons d’avoir de l’expérience. On apprend bien des choses, vous savez, au cours d’une longue vie !

Un nuage voila la lune. Émergeant de l’ombre et montant vers la Pointe-aux-Mouettes, une silhouette apparut sur la route.

L’instant d’après, ils reconnaissaient Thomas Royde.

— Je suis allé jusqu’au bac, histoire de prendre l’air, dit-il.

Il parlait la pipe entre les dents et son articulation n’y gagnait rien. Il ajouta :

— C’est votre hôtel, Mr. Treves ?… On dirait que vous êtes bouclé dehors !

— J’espère bien que non !

Mr. Treves tourna le gros bouton de cuivre de la porte, qui s’ouvrit à la première sollicitation.

— Nous vous conduisons à l’ascenseur, dit Royde.

Les trois hommes pénétrèrent dans le hall, chichement éclairé par une unique lampe électrique. Il n’y avait personne en vue et une odeur complexe flottait dans l’air : cela sentait le dîner refroidi, le velours poussiéreux et le meuble bien astiqué.

Mr. Treves, soudain, poussa une exclamation ennuyée. Il venait d’apercevoir, sur la cage de l’ascenseur, l’écriteau : « L’appareil est en dérangement. »

— Ça, fit-il, c’est horriblement vexant !… Tous ces étages à grimper !

— C’est empoisonnant, dit Royde. Mais peut-être y a-t-il un ascenseur pour le service ?… Ou un monte-charge ?

— Hélas ! non. Celui-ci sert à tout !… Tant pis !… J’y mettrai le temps qu’il faudra !… Bonne nuit, messieurs !

Lentement, il entreprit de monter le grand escalier.

Royde et Latimer lui souhaitèrent bonne nuit, lui recommandant de prendre son temps pour l’ascension et sortirent.

Ils restèrent un instant sur le pas de la porte, puis Royde dit soudain :

— Eh bien !… bonne nuit !

— Oui.

Ted Latimer se mit en route vers le bac, cependant que de son côté Thomas Royde reprenait le chemin de la Pointe-aux-Mouettes.

La lune sortait des nuages.

 

L'heure zéro
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